L’affaire Coupat est un avertissement : il n’est pas d’innocent sans courber l’échine, sans rabaisser son clapet. Dans nos peuplades, l’intelligence existe mais c’est une sorcière à brûler vif parce qu’elle met en péril la fluidité d’un système capitaliste absurde, avide et ravageur. Julien et Yldune, sa compagne, sont toujours en taule ! Présumés coupables, ils subissent l’humiliation des autorités qui les traitent comme des sales terroristes. Non qu’ils aient grippé le capitalisme, loin s’en faut, mais tout instruits qu’ils sont, capables d’écrire autrement qu’en langage SMS, ils ont pris le capitalisme en grippe et proposent enfin des alternatives valables.
L’affaire Coupat est une provocation faite à nous tous, qui ne sommes pas dupes et qui jetons le discrédit sur un gouvernement déficient, avec une véhémence croissante. Face aux dérives de l’État, dans cette conjoncture étriquée et contre toute intimidation, il est impératif de laisser fulminer l’intelligence camouflée par quelques volontés politiques effarouchées, quitte à risquer l’affrontement et à passer à notre tour pour d’affreux terroristes.
Mais voilà qu’en ouvrant les feuilles, je discerne des voix qui persistent encore à se désespérer de la connerie des compatriotes. Faut-il leur rappeler encore qu’il ne s’agit rien d’autre qu’une chape de béton coulée sciemment sur les esprits en vue de créer de l’ordre ? Oui ? Eh bien, lisez plutôt la suite.
REMBALLEZ L’OFFRE, ON NE VOUS DEMANDE RIEN
Il me souvient, il y a environ deux lustres et demi. Bien que ne croyant déjà plus au Père Noël, béjaune bourgeonneux, je ne connaissais rien encore à l’art nécessaire de protéger mon gosier contre les viles couleuvres. Dans un salon de la haute, j’avais égaré mes groles, le cul ramassé dans un fauteuil profond aux côtés d’un notable persuadé que la mappemonde finirait de tourner à son ultime soupir.
Nous embringuâmes la conversation. À cette époque autant qu’à nos beaux jours, les programmes télés honnissaient l’esprit. Je m’en plaignais à l’oreille de mon protagoniste aux grands airs de manitou. Il me tint à peu de chose près ce langage plutôt fort torpide : "C’est la loi de l’offre et de la demande, mon garçon, les français sont des nigauds, à vouloir élever leur esprit, on s’expose au lumbago." N’ayant eu vent de la loi émérite que lors de courtes initiations à l’économie, je restai penaud face à la vérité qu’imposait le grand ponte. Pour autant, le fond de mépris me laissait une boule abjecte aux tréfonds de l’avaloir.
Or cet esprit finaud et cultivé, emblématique de notre France lumineuse, n’a rien propagé d’autre que des idées servant à farcir la dinde. Mon gros manitou, en tenant des propos pareils, a gloussé au lieu de discourir : la loi inviolable de l’offre et de la demande n’a toujours été en effet qu’une vaseline qu’on badigeonne sur la multitude afin de l’enfiler sèchement à la suite. Qui pis est, à observer méthodiquement nos compatriotes, rien ne laisse penser qu’ils sont incurablement cons.
ENTRETIEN AVEC GÉRARD COUPAT, PUBLIÉ PAR MEDIAPART
LA CONNERIE A SON MIROIR… ET L’INTELLIGENCE ?
Le temps des miroirs au mercure est révolu ! Peut-être qu’en certains siècles passés, une idée audacieuse du progrès a encouragé l’élévation des peuples, a prôné la propagation de l’intelligence vers le plus grand nombre, allant jusqu’à ériger le libre examen parmi les valeurs suprêmes. Depuis, le miroir cathodique et déformant s’est incrusté dans nos bercails. L’image du gaulois caractériel, insoumis et gaillard a peu à peu été écorné vers celle d’un franchouillard rustre, balourd, mal dégrossi. Et, s’il se trouve des voix unanimes pour marteler à Miss Univers qu’elle n’est rien d’autre qu’un bourrelet difforme ; remise à la disgrâce, la Miss se laissera crever, à l’abri des regards inquisiteurs…
L’intelligence ou les nuances de l’esprit représente un danger réel contre les roturiers et les maquignons industriels, politiques ou financiers, parachutés à la tête de notre pays. Il faut travailler plus pour travailler plus et finir sa journée la cervelle molle, devenu l’ombre de soi-même, épave sur les rotules, arrimée à son canapé. Voilà les bonnes habitudes. Le repos stimule bien trop les méninges ! Alors travaille et dors et travaille, dormeur éveillé, autrement tu aurais le temps de l’ouvrir, tu aurais le temps de te rendre compte dans quel bateau tu es mené, tu aurais le temps de réfléchir. Ça fait toujours grincer les dents de réfléchir. La journée fut rude ? Regarde la méthode Cauet ou alors la Roue de la Fortune. Bon petit…
Oui, la vie calquée sur les habitudes de rigueur, la vie bien rangée, inculquée par les discours dominants, par la télévision hypnotique, par les cadences de travail, cette vie épuise les nuances, les facultés mêmes qui donnent à l’humain ce qu’il faut de grâce.
ESPRIT ES-TU LÀ ?
Pendant ce temps, le politique exerce son mandat avec aisance, dans le dos du plus grand nombre. Chaque jour, de manière mieux assumée, il empiète sur les droits élémentaires du peuple au profit jaloux de caïds indécemment pécunieux et influents.
L’occidental fourbu est partagé entre la fatigue transie et le ras de bol porté à son comble. Il est donc préconisé de ne pas lui mettre la puce à l’oreille. Seulement, qui détache les œillères, qui articule sa pensée avec un brin de cohérence, qui s’inquiète des lendemains sans exclure quelque sagesse, qui est de cette trempe un tantinet spirituelle, n’a d’autres choix que de s’opposer vivement aux arbitrages hasardeux des représentants.
Si par mégarde, l’incrédule fait montre d’une contestation un brin trop tapageuse, il se trouve en ligne de mire, suspecté de vouloir vilainement saboter le système. L’esprit critique, le doute systématique, sont mis en joue par l’État toujours plus autoritaire. La contestation devient une maladie contagieuse, d’autant plus virulente, une fois déclarée salutaire par des trublions ayant l’affront de penser.
L’intelligence, chers compatriotes, n’a pas fuit l’hexagone. L’intelligence est une sale manie que l’État tente de dissimuler par peur d’être renversé. Descartes, Molière, Voltaire, Guitry, Bachelard, Ponty et tant d’autres n’ont pas déshérité la marmaille présente ! Sur l’écran barbare, déboule un Cauet, Pernaut, un Denisot ou encore une Morano, une Dati, ou un Lefebvre. La vue de ces faces, moins pétillantes qu’un anus tout schlass, peut effectivement vous faire déchanter. L’ombre d’un doute s’insinue en votre crâne ? Quoi de plus fondé. Mais s’il vous plaît de ne surtout pas le perdre non plus de votre champ de vision : l’esprit toujours présent et qui monte en puissance.
Le Dossier d’accusation, quoique volumineux, est vide, à lire sur le monde.fr