La tristesse et le dépit qu’en certaines occasions nous ressentons devant le spectacle des hominidés, et qui peuvent nous affliger d’un abattement temporaire diminuant mécaniquement la quantité de joie qui nous reste à vivre avant notre mort, proviennent d’une erreur fondamentale : nous les regardons différemment des caniches. Pour être heureux en tout instant, en tout lieu, il suffit de renverser la perspective. Donc, regardons tout tas de molécules, y compris de forme homo sapiens, comme un vague amas zoologique attaché à persévérer dans son existence absurde, à maximiser sa consommation de protéines et à manger ses voisins. Dans le cas général, nous serons amenés à vérifier cette hypothèse de travail, ce qui suscitera en nous une légère satisfaction, du type de celle que peut éprouver le mathématicien en recalculant le soir la somme des carrés d’un triangle rectangle, et en vérifiant que Pythagore a toujours raison : il s’endort alors content. En cas d’exception, il ne pourra s’agir que d’une bonne surprise.
Quand nous postulons chez les organismes animés que nous sommes amenés à rencontrer un l’altruisme, une bonté, une générosité, une intelligence dignes de notre haute estime de nous-mêmes, le choc de l’animalité bête et méchante est parfois brutal. Surpris, nous sommes aisément vaincus sur le terrain choisi par l’ennemi, qui nous pique alors nos bananes et nos femelles, nous laissant aussi seul et dépouillé que l’homme de Vinci dans sa roue. C’est l’humanisme appris à l’école qui nous ménage ces mauvaises surprises. La bonne éducation nous enseigne à considérer nos semblables, a priori et par une sorte de préjugé favorable injustifié, comme des êtres dotés non pas d’un cerveau-calculatrice destiné à leur satisfaction égoïste, mais d’une Raison servant à produire des relations harmonieuses avec leurs voisins. Apprenons donc à chausser de nouvelles lunettes, qui nous feront voir toutes les bêtes à deux pattes comme des tyranausores sophistiqués et dangereux, quitte à ôter ces montures une fois certains que nous sommes en bonne compagnie. Allons plus loin. La pratique quotidienne de l’observation minérale, botanique ou zoologique constitue un divertissement agréable. Classer des papillons, observer des minéraux, démêler une chaîne alimentaire, voilà quelques joies de l’esprit pour l’honnête homme. Mais pourquoi se limiter aux promenades à la campagne ? Pourquoi ne pas herboriser en ville et ajouter l’humain à son herbier ? Après s’être familiarisé avec la comédie des chimpanzés ou les rats, le spectacle d’un congrès de sciences humaines, d’une réunion d’état-major ou d’un conclave de cardinaux cessera de nous importuner par l’affligeante absurdité des leurs rivalités mesquines à somme nulle, et se muera comme par magie en un divertissement savoureux.
Il n’est même plus besoin de retenir à deux mains nos lourdes paupières ou de nous accrocher à une table pour ne pas rouler à terre en ronflant. Parions sur l’un, parions sur l’autre, remarquons les frétillement de queue du chimpanzé en second, rions de la cambrure du grand chef, détaillons les positions de soumission symbolique, verbales et physiques, des vaincus. Apprenons la langage de ces diverses espèces d’animaux. Constitué généralement de quelques dizaines de syntagmes, elle permet l’expression de tous les sentiments et la mise en branle de tous les mécanismes sociaux au sein de la meute. Quelle existence simple ! Quelle merveille de l’organisation ! Comme cela poursuit agréablement l’observation des termitières !
Transportons-nous maintenant dans une soirée de sales jeunes qui n’écoutent même pas de symphonies et se saoulent à la bière bon marché tout en sautillant sur un parquet qu’ils ont négligé de vernir. L’enjeu social de cette volée d’oiseaux peut être aperçu après quelques minutes d’une analyse comportementale rudimentaire. Quelques plumages grisâtres tentent désespérément de pépier avec leurs congénères, lesquels fuient leur triste babil à la première occasion, pour se rapprocher des quelques roues de paon qui se déploient au milieu du groupe, fascinent leurs congénères et font converger vers eux les becs de ces derniers. Autour de ces quelques volailles épanouies, des oiselets d’importance secondaire sautent sur leurs petites pattes, déplient leurs ailes plus ou moins déplumées et tournent mécaniquement leurs yeux noirs et vides en toute direction, prodiguant périodiquement quelques coup de bec de ci et de là. Dans les coins sombres de la volière se produisent de brefs accouplements dont les participants reviennent le jabot gonflé et la plume brillante, tandis que les volatiles exclus des ébats rentrent la tête dans le plumage et sautillent dans une autre direction. Puis les oisillons rentrent à tire-d’aile vers leurs branches de résidence, seuls ou par petit groupes, tandis que les propriétaires du nid ramassent les graines qui jonchent le sol et vont au lit.
Le spectacle est certes cruel en ce qu’il laisse peu de place à la beauté, au désintéressement, à la transcendance des passions amoureuses ou même amicales. Le struggle for coitus sur fond de remix boum-boum anglo-saxon a de quoi froisser l’amateur des élégances humaines, surtout si, tel l’albatros de Baudelaire, ses grandes ailes balourdes en font un scoreur moyen et le contraignent à demeurer douloureusement dans des hauteurs platoniques qu’il aurait volontiers délaissées, le temps de quelques va-et-vient dignes des pourceaux d’Epicure. Ah, si seulement il avait consenti à ranger un peu ses ailes au garage. S’il avait, l’espace d’un soir, vécu la vie d’un petit oiseau avec sa petite cervelle, déconnectant le reste du système nerveux moteur, le gardant en réserve pour la contemplation, l’étude, la douce ironie. La solution, Baudelaire aurait bien dû y penser, ce sont des plumes amovibles, pour ne pas se faire plumer…