À force de déceler les relents d’un âge d’or, suintant de la bouche même de tel esprit moderne, il convient d’interroger, sinon d’enfreindre…
Toi-même, qui prends grand soin d’examiner avant d’adopter les discours, tu invoques volontiers le principe équivoque, nébuleux, du progrès ? Toi-même, aveuglé par la vieille lune, tu te dis progressiste ?
Aucune visée ne consiste à détourner le lecteur de sa voie ou de ses convictions. Au zénith, le progrès exalta l’homme libre, devenu maître de son destin ; il engendra l’esprit des lumières avec l’idéal de raison.
Autant que la roche ou l’or, creusé par le temps, le génie s’est abîmé. De la terreur à l’hémicyle, de l’observation méthodique à la science, de l’éthique religieuse à l’économie, le progrès s’est fait idéologie. Jusqu’à nos jours où, brandi comme oriflamme de la civilisation, le progrès a indiqué au monde la voie à suivre, la conduite à tenir.
Les soleils passent, les lumières de midi se perdent au fond des âges avec les nuances.
Révolu
La nature est immense. Lavé par le vent et la pluie, l’espace vierge de civilisation abrite des hommes au langage inconnu, aux croyances abstruses. Certains vieux pratiquent la médecine (de façon illégitime). L’un de ces vieux scande des sons d’une voix rauque, le cou pesé de breloques, sortes d’amulettes miraculeuses. Il salue en haut le ciel, au milieu les esprits et les gens, en bas les ancêtres et les mauvais dieux. Proie du vaste horizon, il tombe en transe. Quels violents aromates a-t-il inhalé pour être ainsi possédé ?
Grâce au chahut sorcier, la femme, allongée sur les rives du lac, devrait se rétablir de son mal. La matriarche regagne son village. Ici, les gestes des hommes sont bénis par le vieux thaumaturge accompagné d’esprits. Chaque geste trouve un écho céleste.
Au couchant
Les lumières se sont figées. L’horizon se brise en perspectives. L’esprit poursuit sa ligne de fuite. L’astre du jour accélère les images. Au centre de la course est la civilisation. L’ombre du couchant s’étire.
Entre les buildings, les voix des transistors spéculent sur les ravitaillements nécessaires. Le scientifique, l’avocat et tous les autres se sont défaits de leurs ascendances dont l’unique connaissance antropoïde consistait à jouer gauchement d’une caillasse de manière à extraire le cœur comestible d’une noix.
Le siècle présent est à la pointe, à la maîtrise des airs, des eaux et des sous-sols. Le siècle présent est à la synthèse aussi : le savoir cumulé des âges se numérise à portée de phalange. L’homme d’aujourd’hui, l’homme moderne, a largement de quoi se gausser face aux naïvetés des druides et des chamans se livrant aux pas chassés censés provoquer la pluie.
Lumières
L’homme d’aujourd’hui s’est paré des attributs de Dieu, créature triomphante et créatrice, démiurge accompli au sommet de la création. Les lumières de la modernité chatoient immuablement et ne souffrent d’aucune obscurité.
L’esprit de raison réalise son chef d’œuvre. Les améliorations de la modernité s’adjoignent au progrès remarquable : le doute de l’homme moderne ne saurait opérer sur sa propre condition.
Indéniablement, il incarne l’humanité la plus élevée, homme parmi les hommes, plus proche de l’achèvement qu’aucun homo sapiens depuis un million d’années. Débarrassé des superstitions, des fanatismes de la religion… Fort des droits de l’homme, devenus universels au siècle passé…
Il est l’humanité éclairée en marche, la voie céleste des peuplades sans histoire, anthropophages et pétries de croyances fiévreuses.
Mauvaise foi
Civilisations chantez le Verbe, sage Thora, Christ puissant, Coran sublime. Modernité créatrice…
Les juifs, d’accord. Les chrétiens, pareil. Les musulmans, encore mieux. Mais considérer la modernité dans sa nature terroriste ? Impossible. Revers aveugles de notre grandeur. Dormant d’un sommeil agité, que les modernes se glorifient de croire pour tous. La foi meurt du poison des principes…
Nos mots dérivent vers des pouvoirs conjurés, des volontés feintes, des crachats puérils ; le péril des siècles se révèle allant nulle part. La sagesse, oubliée, engendre fous et conquêtes iniques. Ô Jihad, où sont nos âmes ? C’est la guerre de tous contre tous.
Jihad
Ô Jihad, tu es sublime. Pauvre Jihad, tu es roulé dans la boue. Nous ne saurions nous désarmer pour l’emporter sur nos vils instincts. Il est plus aisé de remuer le drapeau blanc quand le vent des pouvoirs souffle la calomnie sur nous, les cœurs simples. Il est plus commode de ne pas aller à l’encontre de la voix qui gronde !
Le meilleur dans l’homme est toujours le fruit d’une victoire sur le pire. Qui assimile le Jihad à une boucherie sauvage alors que c’est de Jihad spirituel qu’il s’agit ?
Pourtant, la violence des mots, des gestes et des mœurs, la violence ne suffit pas à adoucir les cœurs simples. Que les modernes tiennent le crachoir ! Qu’ils opposent ce qui ne s’oppose pas… A grands coups d’argumentaires, à grands coups de discours sophistiqués, l’aboutissement de leur raison paraît être la vocifération d’idéologies belliqueuses !
Ô Jihad, devrons-nous reprendre les armes pour trouver la joie ? Ô Jihad devrons-nous élever des armées pour nous réconcilier ?